Des années que sa tête n'allait plus. Des années passées à mélanger l'alcool, les médicaments et la cigarette. Des années à se plaindre, à reprocher aux autres sa propre incapacité à se prendre en charge. Des années que l'un de ses fils se sacrifie, à rester habiter chez elle, ne pas prendre son envol, pour la surveiller au plus près, gérer ses crises et supporter les reproches de certains membres de la famille qui préféraient la croire elle, complètement déconnectée de la réalité, plutôt que lui qui envoyait des signaux d'alarme.
Ce week-end, je l'ai eu au téléphone. J'ai essayé de la raisonner, de lui faire comprendre qu'il ne servait à rien de se rendre malheureuse pour des histoires qui se sont passées il y a 15, 20, 30 ans, qu'il falllait penser à l'avenir, se faire soigner etc. Mais elle était déjà dans un autre monde. J'ai prévenu les grands-parents, les fils. J'ai sonné l'alerte. J'ai demandé qu'ils se bougent enfin les fesses et qu'ils la fassent hospitaliser, même contre son gré puisqu'elle ne reconnaissait pas être malade. Qu'il ne fallait plus attendre. Des années que ça dure et que la situation se dégrade. J'ai senti l'urgence, mais trop loin, je n'ai rien pu faire de plus que ces quelques appels...
Hier soir, il l'a retrouvé, pendue dans le salon. Il voulait la protéger mais ne pouvait pas lutter à sa place.
Aujourd'hui j'ai mal. Mal d'avoir perdu ma marraine. Mais je l'avais déjà perdue depuis longtemps... Ils étaient si rares les moments où elle était à nouveau elle-même... J'ai surtout très mal pour mes cousins. Et surtout pour celui qui est comme mon frère, et qui ne pourra jamais chasser de sa tête la vision d'horreur de sa mère qui...
Le pire est à venir. Je descends dans la famille demain. J'appréhende les pleurs, les crises, les déchirures.
Une épreuve à passer. Il faut que je me barricade. Que je protège le bébé.... Mais je dois y aller. Ce n'est pas moi qui vait avoir besoin le plus de courage. En donner. Etre là pour en donner... A ma maman qui a perdu sa soeur, mes grands-parents qui ont perdu leur fille et surtout mes cousins. La perte d'une maman dans ces conditions, je n'ose pas imaginer la souffance qui doit les habiter.